Histoires ...

20 août 2006

Rêver ne vaut pas vivre

Une petite nouvelle écrite pour la joute de la Pierre de Tear.


Rêver ne vaut pas vivre



Le chat sauta lestement sur mes genoux, carda langoureusement mes cuisses heureusement protégées par des braies de laine épaisse, tourna quatre ou cinq fois en rond avant de trouver sa place, ouvrit sa petite gueule rose et, alors que je croyais qu'il allait se mettre à bâiller, me dit :
- Hop ! Monsieur Chat entre dans la danse.
Doucement surpris, je plisse les yeux. Je jette un coup d’œil autour de moi et scrute la pièce, bien que je sais pertinemment ce geste inutile. La grande horloge, à sa place dans le cadre de bois, indique vingt-trois heures. La table se dresse au milieu de la pièce, le feu fait entendre son crépitement cajoleur … la pièce semble endormie, comme à son habitude. Alors je baisse mon regard vers l’animal, encore calme et insignifiant il y a quelques secondes à peine:
-Ca y est ! Tu t’es enfin décidé. Tu en auras mis du temps, toi.
Je laisse glisser ma main le long de son pelage brun, si doux et si chaud. Ma peau glacée contraste amèrement avec cette vie brûlante que je jalouse tant :
-Tu en as de la chance, j’espère que tu le sais.
Il tourne lentement sa tête vers mon pâle visage de vieillard :
-Ne te plains pas trop, l’Oncle, tu pourrais ne plus être là… Alors profite.
Un bref soupir agite alors ma carcasse creuse. Il dit vrai. Mais à quoi bon ? Puisque tout ça n’est qu’un jeu, puisque je ne suis rien de plus qu’un élément inutile dans une ronde sans fin, une danse millénaire. Puisque je ne suis qu’un fantôme d’âme, à demi-mort, à demi-vivant. Mais, après tout … pourquoi pas ? Pourquoi p…Chut ! Je l’entends arriver.
Un petit souffle court, son collier de clochette qui tinte dans l’opaque silence de la maison. Ses petits pieds nus qui cognent le dallage de terre. Je ne m’entends plus respirer. Elle me fait le même effet à chaque apparition. Cette course de vie, cette explosion de bonheur, elle est si petite et si jeune, elle est si belle ! C’est Elle !
La porte s’entrouvre doucement, en faisant grincer ses vieux gonds rouillés. Puis, petit à petit, un joli nez apparaît dans le sombre entrebâillement. A sa suite vient un grand front pâle, deux yeux couleur ciel d’été, ouverts à la vie. Un petit visage de fée sur une enfant encore innocente. Mon cœur bondit dans ma poitrine, et mes yeux grands ouverts reflètent le même émerveillement. Jamais je ne m’y habituerai !
Elle fait quelques pas timides dans ma direction. Mais ce n’est pas moi qu’elle regarde, elle ne le peut pas, je suis invisible pour elle … je ne suis pas de son monde. Elle se présente maintenant devant moi, petite silhouette gonflée de vie. Son grand sourire béat me traverse et vient se fixer sur la créature allongée sur mes genoux. Mais l’enfant ne bouge pas, elle reste là, à le regarder…lui, Monsieur Chat. Elle sourit encore quand, d’une grâce toute féline, Monsieur Chat consent à déplier son corps endormi, à étirer tous ses muscles, à bailler ouvertement, comme une gentille provocation. Avant de bondir hors du moelleux matelas que je lui confère, il me jette un dernier regard, et dans un souffle miaulé :
-Profite, vieille branche.
Il s’élance alors vers la petite fille qui l’attend là, les mains croisées derrière le dos, les pieds joints au sol, et sa jolie robe jaune caressée par un souffle mystérieux tout droit sorti de son imagination. D’une voix claire et chantante, elle ouvre le bal :
- Monsieur Chat nous a rejoint. Bienvenue Monsieur Chat. Tu as une chance exceptionnelle, car aujourd’hui nous avons des invités. Je pense qu’ils te plairont. Suis-moi.
Et aussi vite qu’elle est arrivée, elle s’enfuit en riant, rire cristallin, dans le couloir de la maison. Le chat, toujours en état de torpeur somnolente, la suit dans les dédales pierreux menant au grand air du dehors. Moi, je ne peux résister à la tentation. Que je le veuille ou non, je me lève de mon fauteuil et me traîne à leur suite. Etrangement, j’arrive sans peine à ne pas les perdre de vue. Comme dans un rêve. Elle, petite fleur légère qui sautille au loin, le chat, bondissant de sa grâce naturelle, et moi les suivant à distance pour ne pas déranger cette parfaite harmonie … Elle est si belle…

Au dehors, l’oiseau les a rejoint. Il s’ébroue quelques instants sur une branche avant de venir se poser délicatement sur son épaule. Elle tourne son visage vers lui, tête à tête intemporel entre deux êtres unis par un même rêve. Une larme roule doucement sur ma joue ridée. Mon âme est émue par cette scène qui semble venue d’un autre monde. Pourtant, l’appétit de Monsieur Chat réveille la vigilance de l’oiseau qui s’envole au moment où deux pattes se referment sur le vide. Le regard sévère de la jolie fée ne dure qu’un instant et cède place à une mine réjouie et dont le regard se fait pétillant :
- Approchez tous, j’ai une surprise pour vous.
Tendant le museau, Monsieur Chat s’approche des genoux de l’enfant. Piaillant, le moineau vient se percher sur sa chevelure dorée. Tous écoutent. Le fantôme de mon corps s’approche discrètement de cette assemblée singulière, craignant d’en percer la chétive pureté.
- Aujourd’hui … dans la forêt … ils se réunissent.
- Qui donc ?
- Eux…
- Eux ?
Eux…Mon cœur se serre dans ma poitrine. Bien sûr. Eux. Qui d’autre pourrait bien fouler du pied cette terre recluse, à part, hors du monde réel. Oublier m’est impossible, évidemment, mais observer à nouveau ces êtres qui, autrefois, étaient des miens me transperce de douleur et de tristesse.
Un gloussement réjoui émane tout à coup de la petite bouche en cœur. La jeune enfant, prenant l’oiseau dans ses mains, repart en courant à travers les broussailles. Le chat bondit à sa suite, se faufilant furtivement dans les grandes herbes de la forêt. Que puis-je faire d’autre ? Il n’y a rien d’autre à faire. Alors je me glisse à mon tour dans l’étendue verdoyante, me laissant guider par la lumière de vie qui court au loin, un moineau entre les doigts. Je ne la perds pas de vue…j’en suis incapable. Et ainsi nous traversons la forêt. Les arbres nous cèdent le passage, et même la végétation, de plus en plus dense, nous ouvre la route. Les feuilles se courbent, les tiges s’écartent…puis enfin nous arrivons.
Je me hisse à sa hauteur, près du chemin de terre perpendiculaire. La petite fille s’est arrêtée. Elle a soudain le visage grave, comme si elle allait pleurer, comme si ce qui allait se dérouler maintenant était d’une gravité sans précédent. Peut-être l’est-ce vraiment ? Inconsciemment j’en viens à me comporter comme elle, la tête baissée en un signe de recueillement, le visage fermé. Même Monsieur Chat a perdu de son éternelle assurance, pliant sous la puissance mystérieuse qui émane de notre source de vie : Elle. Car c’est bien elle qui orchestre tout ceci, qui rythme les pas à la cadence de son imagination. Moi je ne suis qu’une pâle présence que tout le monde oublie à l’instant où il l’aperçoit. Je ne suis pas un être de lumière, mais mon corps n’est pas fait d’ombre. Il est invisible, mais bien là, il n’est pas matériel, il est abstrait, hors de l’espace du vivant et pourtant bien mouvant. Mais je ne vis plus depuis longtemps. Ou alors je ne vis que pour une chose. Elle. Si belle. Si forte. Si magique …et son monde … son monde créé dans l’unique but d’assouvir ma volonté.
Puis vient la musique. Douce, vibrante, claire, lumineuse…vivante ? Comme un ballet, sur un rythme calmement endiablé, animé par un souffle mystérieux. Le murmure danse, s’allonge, se contracte, puis se détend et étend ses bras à l’infini. Il ne va pas tarder à nous frôler. Je sens la respiration de la petite fée qui s’accélère, son visage toujours marqué d’une sérieuse concentration. Mon cœur s’emballe tandis que la musique se rapproche. Le clairon scintillant d’un violon fait vibrer l’air, celui plus doux d’un piano émeut notre âme. Le rythme est marqué, comme défini depuis des milliers d’années. Le murmure s’amplifie, il devient maintenant clairement définissable. Je le reconnais. Je l’ai toujours connu. On perçoit maintenant le bruit des pas qui foule la terre poussiéreuse du chemin. Les dizaines de pieds, certains dansant, d’autres marquant la mesure, se rapprochent et font trembler le sol. Dans notre petit groupe, plus personne ne semble respirer. Les mains de la petite se sont resserrées sur son cœur et s’enlacent en une étreinte passionnée. Monsieur Chat s’est dressé bien droit sur ses quatre pattes, ses yeux amandes grands ouverts, son esprit aux aguets. Même le moineau a cessé son manège euphorique et attend maintenant, juché sur l’épaule de l’enfant.
Et résonnent les tambours.
Et  s’envolent les violons.
Mon cœur se resserre. Le visage humide de larmes de la petite s’éclaire d’un sourire féerique.
Et claquent les cymbales.
Et vibrent les hautbois.
Nous les voyons maintenant arriver. Et tout nous échappe, tout nous fuit. La forêt a disparu, laissant place à une pureté blanche et immaculée. La lumière nous enveloppe. Et ils sont là, eux. Troupe mille fois centenaire, rejouant éternellement les mêmes airs, les mêmes mélodies. Ils dansent, ils tournent et virent, en une folle ronde psychédélique. La même. Des gestes semblables se répondent et s’embrassent, des mains se serrent, des regards se croisent, la vie résonne et n’en finit plus de nous émerveiller.
Devant nous défile la fanfare du temps, belle et immortelle. Seuls survivants d’une race éteinte, nous revoyons en ces êtres de lumière et de chant les vestiges d’une civilisation passée. Nous étions beaux, nous étions vivants, nous étions humains. Mais nous étions puissants. Condamnés depuis le début, nous n’avons jamais essayé de comprendre pourquoi … pourquoi nous étions là. Alors voici ce qu’il reste d’un monde en déclin : Une musique fondue de vie et une petite fille dont l’imagination fait revivre les plus beaux vestiges de notre civilisation.
La procession s’efface, lentement elle s’échappe. La forêt revient, calmement reprend sa place. Tout redevient comme avant, et les larmes sur nos visages s’évaporent à la lumière du jour renaissant. La petite fille reste muette, comme une statue de vie tétanisée par la vision d’un souvenir qu’elle n’a jamais eu mais dont elle connaît l’origine. Et moi, je me réveille. Monsieur Chat s’est endormi. Le moineau ne comprend pas. Monsieur Chat à tout saisi, il dort pour ne pas oublier, pour se rappeler son autre vie. Le moineau volette et se méprend, seulement victime, et jamais conquérant. Avant que quiconque ne bouge, péniblement, je me retourne et commence la marche de retour. Le retour vers quoi ? Hors de ce lieu dans tous les cas. Hors de ce lieu où les souvenirs s’entrechoquent et mêlent à la passion et à l’amour, la honte et la tristesse. Toute ma vie j’ai cherché le moyen, toute mon existence vouée à un seul but : Trouver le moyen de survivre à notre destruction. Trouver la parade ultime à notre évolution vouée au déclin. Qu’ai-je gagné ?
Derrière moi, des pas précipités se font entendre. Foulant de ces pieds nus les herbes de la forêt, elle me dépasse en riant, suivie de près par Monsieur Chat bondissant, et le moineau piaillant. Elle. Je m’arrête. Je la regarde longuement, fuir, s’évader ainsi au son d’un rire joyeux. Sa robe jaune ondule sur son passage, se faufilant entre les ronces. Qu’ai-je gagné ? Je voulais fuir sans me détruire, je ne voulais pas succomber en même temps que tous les miens…que suis-je devenu ? Âme errante, fantôme de papier parcourant mille fois le chemin entre la maison et la forêt. Suivant la volonté de ce petit être…qu’ai-je gagné ? Je le sais : Elle. Elle n’est là que pour moi. Elle qui par le pouvoir de son imagination a recrée le monde que j’aimais. Elle qui représente toute l’humanité dans ce qu’il y a de plus pur. J’ai gagné à vivre avec elle. J’ai gagné à vivre mon rêve et mon utopie par la seule force de la pensée.
S’arrêtant brusquement dans sa course effrénée, Monsieur Chat s’assoit, les pattes de devant dressées à la verticale sur le manteau de feuilles mortes. De loin, je ne distingue que sa silhouette se découpant dans la lumière du jour, filtrée par le feuillage des grands chênes. Ses yeux se sont étrécis. Peut-être sourit-il ? Peu importe. De sa voix feutrée qui plane jusqu’au plus profond de mon être, il murmure :
-Profite…

De retour dans mon abri, j’ouvre péniblement la porte qui fait entendre son éternel crissement. Me dirigeant à pas lourds vers le fauteuil centenaire, je jette un coup d’œil à l’horloge : vingt-trois heures. Le temps n’a de toute façon plus de sens. Le feu crépite toujours dans l’âtre de pierres grises. Je m’enfonce dans le tissu délavé du fauteuil, anciennement si confortable. Je ferme les yeux. La journée touche à sa fin. Demain sera un autre jour…un autre jour semblable à celui-ci. La ronde ne s’arrête jamais, la petite fille perpétue le mouvement. Je voulais vivre dans le monde merveilleux de mes pensées, On m’en a donné le loisir. Je voulais profiter de la pureté de mon peuple, On me l’a servi sur un plateau doré. Tout cela. Elle en est la seule représentante. Ce petit être. Cette petite. Je ne vis que pour Elle. Elle ne vit que pour moi. La boucle se boucle, la ronde est parfaite, la danse continue sa folle procession.
Et le temps à jamais périra.
Et le ballet jamais ne s’essoufflera.
Monsieur Chat est de retour, animé par une seule volonté : celle de se reposer de sa journée.
Et  tombera la poussière des jours.
Et chantera le mystère pour toujours.
Le chat sauta lestement sur mes genoux, carda langoureusement mes cuisses heureusement protégées par des braies de laine épaisse, tourna quatre ou cinq fois en rond avant de trouver sa place, ouvrit sa petite gueule rose et, alors que je croyais qu'il allait se mettre à bâiller, me dit :
- Hop ! Monsieur Chat sort de la danse.


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14 mai 2006

Doux rêveur

Eh oui ... ça faisait un bail...
Bon histoire de renouer, voila une nouvelle courte qui explique ce qu'est, pour moi, un rêve ...


Doux rêveur


 

Je n ‘ai pris le temps de penser à rien, pas même à ma famille, à mes amis, à toutes ces choses qui me rattachent au monde réel, et inévitablement, au passé. Je suis sorti, je suis parti, je me suis sauvé pourrait-on dire. J’ai fui, lâchement ou courageusement, tout ce que j’éprouvais avant. J’ai renié, avec bonté ou par cruauté, tout ce en quoi je croyais. De ma lame invisible j’ai tranché tous les liens, des plus résistants aux plus minces d’entre eux, qui m’unissaient à ce que j’étais avant.

Puis j’ai marché…

Je n’avais rien à la main, qu’une valise de cuir que j’avais trouvé dans un quai de gare désert, un dimanche soir. Je n’avais rien sur le dos, qu’un vieux bout de tissu délavé qui n’appartenait à personne.

Je marchais…

Sous la lumière haletante de ma nouvelle vie, je parcourais, lieues après lieues, tous les pas qui me séparaient de l’au-delà, de « l’autre côté », dont j’ignorais tout, jusqu’à l’existence même. Qu’allais-je y trouver ? Le vide, un abyme sans fond ? un monde ? …rien ?

Mais peu m’importait, je marchais…encore.

Puis comme si cela fût d’une simplicité enfantine, je la vis arriver. Elle qui se détachait nettement de l’horizon vide et jaune. Elle qui dressait sa banale forme au-dessus de mon inconscience, comme un phare guidant les marins une nuit sans lune.

Pas une fois je ne réfléchis, pas une fois j’essayai de comprendre ou de prévoir, d’analyser, de chercher. Tous ces réflexes maintenant banni de ma personne, comme de vieux vestiges d’une ruine cent fois millénaire, étendant ses souvenirs si loin qu’il n’e restait rien … rien du tout.

Puis j’arrivai devant. Petite porte de bois léger, fine construction d’un autre temps, je posai ma valise de cuir à mes pieds, sur le sable chaud. Je portai la main, doucement, presque comme un automatisme, vers la poignée de la porte. J’entrai.

Poussant du pied la lanterne brisée qui se trouvait à terre, je m’asseyais sur le tabouret, devant la petite table. Portant à mes lèvres la tasse encore fumante d’un doux breuvage épicé, je m’aperçus alors que la nuit était tombée. Au dehors, tout avait revêtu son beau manteau sombre, et s’inclinait maintenant sous la voûte du ciel noir et profond. Je n’étais pas oppressé, je n’étais pas inquiet. J’étais. Tout simplement. Heureux ? Je n’aurai su le dire. Calme ? Sans aucun doute. Mais plus que cela. La torpeur qui m’envahissait peu à peu, se glissant jusque dans les tréfonds de mon âme, m’enveloppait, me portait, me saupoudrait de sa délicieuse présence.

Allongé sur le lit de plume, le cœur battant et l’âme légère, je tournai lentement la tête vers la petite ouverture carré qui perçait timidement le mur. Je la vis. Comme une lueur claire et vive, comme un phare dans l’océan, elle m’appelait, m’attirait vers elle et je me sentais prêt à la suivre. Mon étoile. La seule et l’unique dans le ciel, la seule et l’unique sur cette terre, la seule et l’unique à mes yeux. Me laissant doucement plonger dans l’enveloppe feutrée, je fermai les yeux, calmement, comme si l’éternité ne serait pas de trop pour apprécier toute la douceur de ce geste. L’image de l’étoile perdura et s’intensifia dans mon esprit, m’irradiant de sa beauté pure. Alors, je le sus … j’avais trouvé mon monde…


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Doux rêveur

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16 mars 2006

Un autre visage

Voici la nouvelle que j'ai envoyée à la joute organisée par la Pierre de Tear. Ce n'est pas ma meilleure, c'est sûr, mais quelques commentaires seraient tout de même les bienvenus.


Un autre visage


Au  cœur des vastes plaines sablonneuses du désert de Tan’Fa, se dresse la plus haute tour que la terre ait connue. Les Dieux, dans leur recherche de gloire et de folie, l’érigèrent au début de l’ère, sans autre but que d’imposer leur puissance, ainsi édifiée. Pointant vers l‘abyme azurée en un faisceau infini, son tronc est un assemblement de deux escaliers qui s’enroulent sans fin, et sans jamais se rencontrer, accumulant les marches comme autant de grains de sables recouvrent ce désert. Personne ne connaît sa hauteur exacte, et personne n’ose imaginer le nombre de marches qu’elle possède tant l’impression qui se dégage de ce monument impose l’admiration et le respect, et fait perdre aux plus courageux leur inébranlable assurance.
Cependant, les siècles s’écoulant dans les sabliers du temps, les hommes habitant cette terre, éprouvèrent le tenace nécessité de lui donner une signification, un but. C’est ainsi que, en l’an 386, le plus valeureux des nomades se présenta sur la première des marches de l’édifice. L’esprit déterminé, le sourcil froncé et le poing serré, il avait la ferme intention de gravir cet interminable escalier et de trouver la cabane qui, ayant été aperçue par quelconques visionnaires mystiques, juchait sa frêle taille au sommet de la tour.
Le peuple eut beau attendre des années, jamais on ne revit le courageux guerrier, et jamais on n’en sut plus sur le mystère de la tour des Dieux.
Pourtant, personne ne put empêcher les rumeurs de répandre leurs flots invisibles sur la planète entière. Bientôt, la légende naquit. On disait dans toutes les contrées que la difficulté de gravir les marches était bien moins physique que morale. On disait que, plus on montait, et plus l’envie de partir nous envahissait. On disait que, marches après marches, aucun homme ne pouvait soutenir l’assaut intérieur que l‘on subissait alors. On disait que, si aucun  être n’avait réussi à atteindre le sommet de la tour, c’était à cause de la nature humaine avant tout, et non du danger que pouvait représenter la construction …
Cependant, comme toute légende, celle-ci était fondée sur des idéologies, des pensées, des espoirs que chacun éprouvait, des rêves même, et, si un jour, un homme parvenait en haut de la tour, le peuple tout entier perdrait une raison de s’intéresser à la vie, et de croire en la suprématie des Dieux … Peut-être valait-il mieux que ce jour n’arrive jamais …

°°°

Le clan des At’Lan imposait sa domination sur la région Sud du désert de Tan’Fa. Depuis des décennies, chaque génération de chef avait su rassembler et regrouper ses guerriers pour faire perdurer le règne des At’Lan. Une armée puissante, des paysans valeureux qui avait su, au fil des ans, développer des techniques d’agriculture incroyables.
Le grand territoire que recouvrait le désert de Tan’Fa était ainsi divisé en quatre communautés, composées de nomades sanguinaires et assoiffés de conquêtes. Depuis plus d’un demi-siècle, les guerres ne cessaient d’accumuler les morts par milliers, dans l’unique but de conquérir de nouveaux territoires. Pourtant, les frontières ne bougeaient que rarement, et si un peuple gagnait un nouveau territoire, souvent minuscule, c’était pour perdre à nouveau quelques semaines plus tard aux mains d’un autre clan.

Incessantes, inutiles, grotesques, et inhumaines, voila la vision des guerres qu’avait Dun’Lan. Cependant, elles constituaient l’essentiel de sa vie et, d’après son père, son unique but d’exister en ce bas monde. Tout était tourné vers la guerre, tout était produit pour la guerre, et tout finissait détruit par la guerre, cette infâme tumeur qui gangrenait les populations de nomades. Pourtant, la réaction des hommes était, d’après Dun’Lan, d‘une inconscience inestimable. Au lieu de se rendre compte de la gravité de la situation, au lieu de sortir la tête de l’eau et de se dire « Non! Il faut arrêter ce massacre », les hommes du clan plongeaient plus profond dans cet océan de sauvagerie et accentuaient ses effets négatifs. La fierté du clan dépendait de ses victoires, la victoire dépendait de ses hommes, ses hommes dépendaient de son chef … et son chef était le père de Dun’Lan… le destin de ce dernier s‘en trouvait tout tracé: il serait le futur chef du clan, aussi paradoxal que puisse paraître cette certitude. Il vivait dans l’amertume, il évoluait dans un univers rempli de dégoût et de rancœur envers le peuple qu’il devrait commander. Il détestait les siens, et indirectement, il se haïssait.

« - Soit un homme mon fils! Dans moins d’un an, tu seras le nouveau chef du clan! L’homme le plus important en ce bas monde, l’homme qui, d’une poignée de fer, devra mener ses troupes à la bataille et en ressortir toujours vainqueur. Tu seras cet homme mon fils. Je te l’ordonne. »
Les yeux emplis de larmes tant la colère et l’impuissance bouillonnaient en lui, Dun’Lan était ressorti de la cérémonie officielle avec un nouveau poids sur la conscience, un poids si lourd que la volonté et l’envie de vivre du fils du chef pliaient sous lui. Comment allait-il faire, comment allait-il pouvoir? Car non seulement il serait le nouveau chef, mais auparavant, il devait accomplir une action « digne d’un homme » comme aimait dire son père.
« - La plus grande action que tu pourras imaginer, celle qui unifiera ton peuple derrière toi, celle qui fera de toi le plus grand. Tu dois faire ton choix, et il faut qu’il soit judicieux, qu’il soit dignement valu, pour que tu mérites enfin le titre d’homme… »
Le voix du chef n’avait même pas tremblé. Son ton ne s’était pas fait tendre et compatissant, au contraire, il s’était fait plus dur que jamais. Son fils serait son fils et aurait le droit au titre d’homme seulement s’il réalisait une action incroyable, surhumaine, qui prouverait à la face du monde qu’il était digne d’être un homme … digne de vivre…


Dun’Lan avait perdu sa liberté. Le destin avait choisi pour lui, et surveillait dès à présent que son désir soit exécuté sans la moindre réticence. La résignation douloureuse tirait les traits du jeune nomade, qui considérait d’ores et déjà sa « véritable » vie comme terminée. Il vivrait maintenant sous le joug tyrannique de son destin, n’aurait d’autre choix que celui de courber l’échine et de marcher le plus longtemps possible sur le chemin qu’on lui traçait depuis si longtemps.
S’il ne relevait pas le défi, il ne serait pas considéré comme un homme, et tous le prendraient pour le déchet de leur civilisation, la plus basses et mauvaise herbe que la nature ait crée. Il lui était impossible de supporter cela, il devait prouver à tous son droit valu sur le titre d’homme. Qu’il haïsse un peuple tout entier, c’était son affaire, mais qu’il soit ravalée au rang de déchet, cela ne pouvait être accepté. Il était un homme, plus que tous les autres même, et ce n’est pas une coutume ridicule qui lui enlèverait ce droit … l’injustice serait trop grande…

°°°

Sur les plaines sablonneuses des terres du clan, le vent frais de la nuit soufflait, entraînant dans ses tourbillons les danses silencieuses de milliers de grains de sable. Le soir tombé, le désert se drapait d’un manteau de froid, et étouffait en son sein les moindres bruits de la nature. Tout était calme. Les étoiles répandaient leur halo de lumière douce sur les étendues désertiques, qui paraissait comme enchantées … endormies.
Tous dormaient.
Tous … sauf une personne. Trop de tensions accumulées l’empêchaient de trouver un sommeil bénéfique. Alors il rêvait, et se prenait à penser à une vie meilleure.
Il avait entendu des histoires à propos de pêcheurs. Ces marins vivaient de leurs métiers, dans de petits villages près de la Mer Salée. Ils nourrissaient de nombreuses populations, exportant le produit de leur pêche à travers tout le continent. Mais ce qui fascinait le plus Dun’Lan, était que ce peuple était libre. Peut-être pas libre au sens où nous l’entendons, mais il n’y avait chez eux aucune obligation, aucune hiérarchie, aucune guerre, et aucune concurrence. Ce paradis se transformait en idylle et tout lui paraissait beau et magique dans cet autre monde. Les rêves du futur chef se prolongeait souvent ainsi, imaginant la vie qu’il aurait souhaité avoir, se prenant pour l’un de ces pêcheurs, à se lever le matin tôt, à rassembler les filets, puis à trier les prises de la nuit. Bien des fois les larmes de la rancoeur lui montaient aux yeux, et bien des fois la vie qu’il menait refaisait surface avec une ardeur irraisonnée…c’était chaque fois plus dur. Se savoir ligoté, enchaîné à des traditions qu’il réfutait, à une culture qu’il haïssait, à un peuple qui l’écoeurait.
La fenêtre entrouverte de sa chambre laissait entrer quelques bribes de souffle calme, faisant onduler les rideaux d’un mouvement doux et silencieux. Dun’Lan décelait dans ce vent voyageur l’odeur de la mer, celle du sel qui irrite les lèvres mais rend si vivants ses songes. Et parfois, le bruit du claquement des voiles lui parvenait, accompagné des cris des marins, des clapotis de l’eau. Alors, parfois, il s’endormait, l’espoir à fleur de peau…

°°°

C’est un matin, où le soleil de plomb était déjà haut levé dans le ciel azur de l’été, que Dun’Lan eut l‘idée qui allait bouleversé son existence. Elle lui permettrait d’accomplir un exploit qui le placerait pour toute sa vie sur un nuage indétrônable. Il n’aurait plus jamais à prouver à quiconque quel homme il était, tant l’immensité de ce qu’il allait accomplir était insurmontable. Elle le protègerait toute sa vie d’une aura indestructible.
Il avait, comme tous les peuples de la planète, maintes fois entendu la rumeur courant sur une mystérieuse tour, au milieu des terres abandonnées de L’Ouest Min’Fa. Une tour si haute que son sommet se perdait dans le ciel. Il avait aussi entendu parler de ses marches, ses marches si nombreuses et qui avait vaincu parmi les plus valeureux des hommes que le monde ait connu.
Voila en quoi consistait son idée. Il allait proposer à son père de gravir la tour des Dieux pour prouver à tous qu’il était digne d’être un homme. Il réussirait cet exploit qui lui permettrait d’être débarrassé toute sa vie de l’insupportable pression qui pesait sur lui, et qui l’empêchait de vivre. En revenant victorieux, son peuple n’aurait d’yeux que pour lui et le suivrait dans toutes ses décisions … Repoussant une dernière fois au loin ces espoirs inaccessibles de la Mer Salée, il prit sur lui et accepta le destin qui lui était imposé.
Félicité par son père en qui la fierté d’un fils se reflétait dans son regard embrasé, acclamé par les guerriers du clan, c’est avec l’impression d’avoir parfaitement fait son choix que Dun’Lan quitta la capitale pour se rendre au pied de la tour des Dieux, à plus de trois jours de galop. Il partit sur le dos d’un cheval des sables, spécialement offert pour l’occasion, qui lui permettrait d’atteindre la construction divine sans trop se fatiguer.
Il s’élança, droit vers l’Ouest Min’Fa.
Passé le dernier avant-poste des terres de son clan à la suite d‘une demi-journée de rapide galop, la mer brune s’ouvrit devant lui, dressant fièrement ses dunes rondes et lisses, faisant voltiger autour de la monture le sable chaud du désert.

Lorsque le soleil atteint son apogée au bout du troisième jour de voyage, les sabots du cheval des sables vinrent placer leurs empreintes à quelques mètres à peine de l’immense construction. Il était arrivé à destination.
La légende ne mentait pas. Dun’Lan ne pouvait deviner le sommet d’un tel édifice, bien qu‘il s‘y fut essayé à plusieurs reprises. On ne voyait du bâtiment que ses deux escaliers enchevêtrés qui s’élevait dans les airs tes deux tentacules elancées. Son tronc se perdait dans les hauteurs azurées, semblant conduire tout droit au domaine des Dieux eux-mêmes.
Déjà, la détermination de Dun’Lan s’amoindrit. Déjà, Dun’Lan se prit à déglutir péniblement, et la réussite de son entreprise lui parut moins flagrante. Sur ce point là aussi, la légende disait vrai.
Mais cet exploit lui permettrait de revendiquer fièrement son titre d’homme, il pourrait brandir au nez de son père les preuves de sa réussite … il devait vaincre la tour.
L’esprit déterminé, le sourcil froncé et le poing serré, Dun’Lan posa le pied sur la première marche de la tour. Puis il hissa son autre pied sur la deuxième. Et ainsi commença la montée des marches.
Le début ne fut pas pénible, et il progressa rapidement, trottinant sur l’escalier de la tour.
Encore.
Encore des marches…
Sa détermination n’avait pas chutée, il continuait à s’élever.
A nouveau des marches.
Elles se succédaient toutes dans une monotonie affolante.
Dun’Lan n’avait plus conscience du temps.
Il montait, et gravissait les marches les unes après les autres.
Toujours des marches.
La sueur perlait à son front et lui glissait le long de la joue.
Peu importe. Il montait, l’esprit fermé à toute sensation.
Encore des marches, qui défilaient devant ses yeux à une vitesse incalculable.
La douleur de ses muscles commençait à se faire sentir.
Mais il continuait, négligeant sa souffrance.
Rien ne lui ferait renoncer.
Une marche … puis une autre … et encore une...
Il ne voyait plus que ça, il ne pensait plus qu’à ça. Il posait le pied sur la suivante, et sur une autre encore, puis un autre … une autre … encore
L’esprit embrumé, la vision floue des marches qui se succèdent sans répit.
Le tournis aussi … puis le vertige.
Et enfin il céda …
                           … Enfin il s’arrêta.
S’écroulant de tout son long sur l’escalier, le souffle coupé, le corps douloureux, et la tête prise de violents vertiges, il tentait de reprendre le contrôle de son esprit. Tout tournait autour de lui, il n’arrivait pas à fixer une idée, il ne pouvait rien saisir que des bribes de vision et de sensations. Le temps, la douleur … plus rien n’avait de sens, et tout se brouillait, tout se mélangeait en lui. Il ne savait plus où il était, il ne savait depuis combien de temps il marchait … mais pourquoi marchait-il … et où ?
Le vide total.
Le noir.
Le point zéro.
L’absence de tout.
Plus rien ne subsistait dans sa mémoire, plus rien n’existait.
La tour lui faisait un don. Un don bénéfique, un présent inestimable.
Elle lui offrait la possibilité de repartir du néant, de lever les barrières qui s’étaient abaissées au cours de sa vie. Elle lui donnait la chance de recommencer au point de départ…
Alors Dun’Lan sentit une chose. Une seule chose, et rien d’autre. Il ne souffrait plus, ne respirait plus, ne voyait plus, ne se souvenait plus … rien n’était présent en lui à l’exception d’une seule chose …
Cette chose était un souffle, une douce brise fraîche qui caressait le visage meurtri de Dun’Lan, et faisait se ranimer en lui la flamme de la vie. La brise devint un vent puissant qui parcourut tous les membres du jeune homme, les ranimant un à un, leur insufflant un nouveau souffle.
Alors, ce vent se chargea d’une odeur. Une odeur de sel, une odeur de grand large, de bateau, et de pêche.
Dun’Lan ouvrit brutalement les yeux. Remis à la vie par ce souffle précieux, il huma l’odeur qu’il lui offrait, et toutes ses pensées convergèrent vers un même point, un même espoir…
Puis le vent se chargea de bruits, de sons, de marins discutant et de vagues clapotant sur le rebord des bateaux, de voiles claquant au vent de la mer, et des cordes se tendant autour des mats.
Alors Dun’Lan se releva comme jamais il ne l’avait fait. Les yeux emplis d’espoir et de gratitude, il comprit tout. Guidé par le vent, porté par une force intérieure qui venait de s’éveiller et offrait à lui une vie nouvelle, il s’élança dans les escaliers, mais cette fois-ci vers le bas, vers le chemin du retour et de la délivrance.
La solution était si évidente qu’elle ne l’avait effleurée auparavant. Il ne devait pas la laisser s’échapper. Au diable les hommes et leurs coutumes, au diable les guerres et les luttes, au diable le destin qui le condamnait, au diable tout cet univers qui l’enfermait dans un monde sans avenir. Il avait pris sa décision, il la savait la plus juste et bénéfique. Il fuyait, il s’échappait de tout, il courait vers cette vie nouvelle qui l’attendait depuis si longtemps. Son père n’était qu’un humain, aussi faible que tous les autres. En quoi Dun’Lan lui était-il redevable? En quoi un clan avait-il le droit de l’enchaîner ainsi à une existence indésirée?
Arrivé au bas de l’escalier, il enfourcha son cheval, mu par une espérance inébranlable, un espoir qu’il savait maintenant accessible. Il partit au grand galop sur  le chemin de la Mer Salée, chemin qui le mènerait vers son rêve, vers ce à quoi il avait toujours aspiré.
Ses chaînes se libérèrent, son esprit s’ouvrit et son âme put enfin respirer l’air pur de la délivrance. Il irait vivre parmi les pêcheurs,se fondant dans la masse sans que personne ne s’inquiète de son identité. Il touchait du doigt ce qu’il avait toujours considéré comme un paradis inaccessible.

C’est sur les marches qu’il avait vécu sa renaissance. Il ne considérait maintenant plus les jugement des autres comme une vérité mais comme une infime poussière que le vent balaye de son souffle protecteur

Aujourd’hui, il ne renonçait pas à être un homme, non, il renonçait seulement à le prouver, car d’aucun ne pouvait savoir mieux que lui qu’il était le plus brave de tous. Son jugement seul lui importait, et primait sur tous les autres…
Aujourd’hui, il ne renonçait pas à être un homme, mais il renonçait à le prouver à la face du monde. Car aujourd‘hui, et pour toujours, la face du monde n’était pas plus qu’un vulgaire visage, semblable à tous les visages du monde …
… un visage commun …
… rien de plus …
… un visage à oublier …
… car aucun visage n’est plus important que celui que l’on se donne…


Version word:
>>>Un_autre_visage_Kob<<<


Posté par Kobiwan à 23:41 - Commentaires [2] - Permalien [#]